Texte concourant du concours Lecture en tête :
L'exil

Édition 2016

   « Arrivé enfin sur la terre ferme, il se retourna une dernière fois. La mer venait s’attaquer aux rochers un peu plus loin sur la rive. Elle tentait de pousser l’embarcation de laquelle il avait débarqué, comme pour montrer son mécontentement. De l’autre côté de l’étendue d’eau, sa terre, son pays, sa vie. Ce qu’il avait aimé, et ce qu’il avait haï. Les gens de là-bas le considéraient tous comme un héros, et n’attendaient désormais que sa venue pour les délivrer. La vérité c’est qu’il était un lâche. Il ne voulait pas être ce héros, il ne pouvait pas l’être. Il était simplement lui. Un homme qui se bat pour sa survie, pour ne pas être enchainé à une triste destinée. Et maintenant qu’il s’en sortait, il avait ce poids au creux du ventre. Le poids de la culpabilité. Le poids du mensonge. Celui qu’il avait fait pour sortir de ce cauchemar. Il sauvait juste sa peau, c’était tout ! Tout le monde aurait fait de même dans son cas ! Ou peut-être pas… Peu importe, c’était son choix ! Avait-il fait le bon ? C’était trop tard de toute manière, on ne revenait pas dans le passé. Il était là, à cet instant si précieux, et pourtant il le gâchait à penser. À ruminer à ce qu’il avait laissé tomber, au lieu de fuir ou de tenter de les aider. Non il avait déjà fui. Allait-il continuer ? Mais que fuir cette fois ? Il avait déjà fui son pays, tout ce qu’il avait construit. Fuir loin de lui-même peut-être. Non, il ne pouvait pas s’ôter la vie. Il aurait dû simplement attendre qu’on la lui ôte là-bas et laisser cette chance de survie à quelqu’un d’autre. À quelqu’un qui en aurait fait meilleur usage que lui. Quel usage en aurait-il fait ? Aurait-il lui aussi songé à la culpabilité ? Ou peut-être qu’il aurait été meilleur. Il aurait déjà commencé à planifier un sauvetage pour son peuple. Oui, surement qu’il aurait été meilleur que lui, cet homme. Meilleur que lui qui voulait simplement être tranquille, loin de tout joug et fléau. Finir sa vie seul en expatrié. Voilà à quoi il venait de se condamner. Loin de son pays, loin de sa terre, loin des êtres qu’il aimait, était-ce tout ce qu’il avait récolté en s’exilant ? Alors que derrière cette immensité d’eau, des gens priaient sa venue comme l’on prit un héros qui tarde à venir. Qu’avait-il à perdre désormais ? N’avait-il pas déjà tout perdu à part la vie ? Et quelle vie ! Infâme ! Elle était désormais tachée du sang de trop d’innocents. Non ! Il ne pouvait pas vivre ainsi ! Il fallait qu’il les aide. Qu’il trouve de l’aide pour résister aux violences qui oppressaient sa famille, ses amis, ses voisins, tous ceux qu’il avait côtoyés et qui croyaient en lui. Il fallait qu’il les secoure. Et s’il fallait qu’il y laisse sa vie, cette vie qu’ils lui avaient donnée, il le ferait. Pour leur bien. Même si cela se soldait par un échec, tant qu’il pourrait amener une nouvelle lueur d’espoir dans leurs yeux, il le ferait.


   Il fit un pas de plus en avant. La mer se retira comme si elle avait senti un changement, qu’elle avait peur désormais. Le vent souffla une rafale qui fit voler les cheveux noirs du réfugié, et chargea l’air d’une confiance pouvant déplacer des montagnes. Avec ses vieux habits, usés par le temps et la traversée, il s’apprêtait à renverser son monde et peut être même bien plus. Il allait récupérer ce qu’on lui avait enlevé, peu importe le prix qu’il faudrait payer. Il serra le pendentif en bois attaché autour de son cou, comme une promesse de retour à sa terre. Ses yeux gris perçant le paysage, il s’enfonça un peu plus vers sa destinée. N’importe quel voyageur passant par-là vous aurait dit que cet homme n’était pas banal. Et il continuait d’avancer d’un pas déterminé, même s’il ne savait pas où aller. Il suivait juste un chemin, le chemin de l’instinct. Et c’est ainsi que commença le périple de ton père … »


   Elle referma le livre en espérant secrètement que son fils se soit endormi. Mais ce souhait de chaque soir ne se réalisait jamais. Il était là, sous sa couverture, ses deux grands yeux gris ouverts, entourés de cheveux bruns. Elle savait qu’il connaissait l’histoire par cœur et que ce début ne le contenterait pas. Elle était persuadée qu’une fois qu’elle serait partie, il se jetterait sur le journal de son père pour lire encore son histoire durant des heures. Alors, c’est avec toute la bienveillance d’une mère qu’elle l’embrassa sur le front et sortie de la pièce. À peine eut-elle fermé la porte, qu’elle l’entendit déjà remuer à la recherche d’une position confortable pour lire. Elle sourit alors, heureuse que le monde ait enfin changé, puis elle se laissa glisser sur la terrasse où il l’attendait.

Catégories : Texte

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